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Est-ce que des industries ont menti sur leur impact climatique ?

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QUIZ
Quelle industrie a déjà été condamnée pour avoir menti sur l’impact de ses produits ?
  • L’industrie de la viande
  • L’industrie du tabac
  • L’industrie du jouet

Pourquoi on te parle de cet exemple ? Parce que c’est le premier cas historique d’un phénomène récent, mais dont tu risques d’entendre de plus en plus parler dans les prochaines années : la fabrique du doute (ou fabrique du mensonge) des industriels qui dissimulent, parfois pendant des décennies, l’impact négatif de (certains de) leurs produits sur la santé ou l’environnement par exemple.

Dans cet article, on va te parler de ce qui se passe côté énergies fossiles (et peut-être qu’on te parlera plus tard des pesticides 👀).

L’exemple de l’industrie hydrocarbure

Quand on parle énergies fossiles ou hydrocarbures, on parle du pétrole, du charbon, du gaz… Toutes ces sources d’énergies qui lorsqu’on les utilise émettent du dioxyde de carbone, qui contribue très fortement au changement climatique.

Et malgré les apparences, les industriels du secteur ont commencé à s’intéresser au sujet il y a un moment : il y avait des alertes dès les années 1950 au sein de certaines entreprises ! Ici, on va s’intéresser plus particulièrement à 2 d’entre elles 👇

Le cas Exxon

ExxonMobil est une des plus grosses entreprises américaines qui commercialise du pétrole et du gaz. En 2015, elle a été accusée d’avoir prétendu, pendant près de 40 ans, ne pas avoir eu connaissance de l’impact de ses produits sur l’environnement alors que des documents internes à l’entreprise prouvent le contraire 🤭

Des journalistes ont retrouvé des études commandées par Exxon dans les années 70 qui montrent clairement le lien de cause à effet entre combustion des énergies fossiles (dont font partie le pétrole et le gaz, des produits vendus par Exxon) et changement climatique.

Ces études étaient même plutôt bien faites → 63% à 83% de leurs projections sont cohérentes avec le changement climatique qu’on vit aujourd’hui ! Bref, comme l’écrivent les auteurs d’une étude publiée dans le journal Science en 2023 : « Les documents internes d'Exxon [...] ont reconnu à une écrasante majorité que le changement climatique est réel et causé par l'homme. »

Et pourtant, ajoutent ces auteurs : « La majorité des communications publiques de Mobil et ExxonMobil Corp ont semé le doute à ce sujet. » Comme le rappelle le média Unearthed, fondé par l’ONG Greenpeace, l’entreprise américaine a investi entre les années 90 et le début des années 2000 des millions de dollars dans une campagne de désinformation sur le lien entre changement climatique et énergies fossiles

« Ils savaient certainement qu'il était dangereux de brûler des combustibles fossiles, mais ils misaient sur le statu quo* » résume Kert Davies, directeur du Climate Investigations Center 👀

« Au lieu de nous avertir que nous devrions changer, ils ont continué à produire et à vendre. »

Aux États-Unis, l’État de New York et l’État du Massachusetts ont lancé des actions en justice contre ExxonMobil pour fraude ou tromperie. L’entreprise a-t-elle menti en connaissance de cause, ou a-t-elle mal jugé les conséquences du réchauffement auquel elle contribuait ? C’est la question au cœur du procès explique Kert Davis : « Si vous vendez un produit en sachant qu'il est dangereux, qu'il est mauvais, vous avez des ennuis. Si vous le vendez sans le savoir, c'est moins grave. »

Face à ces accusations, un porte-parole de l’entreprise déclarait en janvier dernier à l’AFP que « [leur] réponse est la même : ceux qui évoquent ce qu'“Exxon savait” ont faux dans leurs conclusions ».

Le cas Total

Autre cas d’intérêt, celui de Total (et d’Elf, autre entreprise française absorbée par Total en 1999), décortiqué par 3 historiens dans une étude parue dans la revue Global Environmental Change en 2021.

On y apprend d’abord que des représentant·es de Total étaient membres du comité de direction de l’API (American Petroleum Institute) dès 1965. À ce titre, il est probable que Total ait été au courant des recherches commandées par l’API à la fin des années 60, et dont les résultats avertissaient déjà du changement climatique 🙃

Dès 1971, le magazine de l’entreprise Total Information publiait un article La pollution atmosphérique et le climat qui mentionnait clairement « qu’une hausse des températures [était] à craindre ». À la même période, la conscience du sujet gagne le reste de la société → c’est d’ailleurs en partie à cause de cela que la France a largement développé l’énergie nucléaire.

Côté Elf, il y a des preuves que l’entreprise avait tout à fait connaissance de ce qui se passait : en 1986, un rapport et une réunion au plus haut niveau de direction décrit le changement climatique comme « certain de se produire » par exemple.

Pourtant, en parallèle, ces entreprises ne communiquaient pas vraiment sur le sujet dans les années 70.

Aujourd’hui elles réfutent ces accusations de dissimulation et de mensonge : dans un communiqué publié suite à la parution de cette fameuse étude, Total déclare que « [leur] connaissance [...] du risque climatique depuis les années 70 n’était en rien différente des connaissances et publications scientifiques de l’époque » et que « il est donc faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total ou Elf ».

Quels outils utilisent-ils ?

On te parle de ces deux cas parce que Exxon était un peu leader sur le sujet et que Total est la plus grosse entreprise française dans les hydrocarbures, mais par exemple, Shell (une autre compagnie pétrolière) aussi avait commandé des recherches dès 1981 et elle non plus ne s’exprimait que très peu sur le sujet en public.

En réalité, les industriels des énergies fossiles échangeaient énormément et étaient réunis dans plusieurs organisations comme l’API dont on a parlé plus haut ou l’IPIECA (International Petroleum Industry Environmental Conservation Association), qui leur permettait de bâtir des stratégies communes.

Mais alors à quoi ressemblaient ces stratégies ? 🧐

Attaquer les détracteurs

« Chaque fois qu'un rapport du GIEC était publié, Exxon se manifestait pour dire que c'était trop, pour essayer d'ébranler la science » raconte Kert Davies. « Dans certains cas, ils attaquaient les scientifiques individuellement. »

Entre 1998 et 2014, le groupe américain a dépensé au moins 30 millions de dollars pour financer des groupes de déni climatique, comme le Heartland Institute ou le Competitive Enterprise Institute.

Un lobbyiste de l’entreprise admettait lui-même en 2021 l’existence de ces « groupes fantômes » chargés de déformer voire nier les premiers travaux scientifiques sur le changement climatique. Objectif : semer le doute dans la tête des gens… pour ralentir la prise de conscience et de décision.

« La science du climat était encore très jeune à l’époque, elle ne pouvait pas prédire aussi bien qu’aujourd’hui. Donc la principale tactique d’Exxon était l'incertitude. Peut-être que le changement climatique existe, peut-être pas : ça a empêché les politiques de faire quoi que ce soit » insiste Kert Davies 😒

Renverser la charge de la preuve

A partir de là, ça veut dire que c’est « à nous, le public et l’État, de prouver que ces industries sont nuisibles, mais c’est très difficile à faire » explique encore Kert Davies.

Pour contrer ça dans d’autres secteurs, on pourrait imaginer que les entreprises doivent prouver qu’un produit est sans danger avant de le commercialiser, car une fois sur le marché le retrait d’un produit nuisible est toujours difficile.

Maîtriser la réglementation

Bernard Tramier, qui était en charge des questions environnementales chez Elf de 1983 à 1999 et chez TotalFinaElf de 2000 à 2003 le racontait aux chercheurs qui ont mené l’étude sur Total : « Exxon avait pris en charge le sujet, et ça nous convenait parce que nous [les entreprises comme Total et Elf] n’avions pas les connaissances et le pouvoir de peser dans la communauté scientifique auprès du GIEC, ou dans le processus des Nations Unies. [...] Nous avons suivi Exxon. »

Ce sont des méthodes de lobbyisme intensif qui ont été déployées. Par exemple, Exxon a co-fondé la Global Climate Coalition, un groupe de pression international qui existait entre 1989 et 2002 et qui a beaucoup travaillé contre la construction et la signature du protocole de Kyoto (aka le premier accord international qui engage ses États signataires à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre).

Se défendre via la justice

Kert Davies le précisait aussi, une autre de leurs stratégie a consisté à « attaquer ou poursuivre en justice les régulateurs ». Par exemple, le Traité sur la charte de l’Énergie signé en 1994 contenait des règles qui permettaient aux industriels de l’énergie de poursuivre un État si celui-ci mettait en place des politiques qui nuisaient à ses intérêts 😟

Récemment encore (en 2021), les Pays-Bas ont été attaqués par deux entreprises allemandes du secteur de l'énergie, RWE et Uniper, après avoir décidé de sortir du charbon. Comme de nombreux pays européens, le pays s’est retiré de ce traité fin 2022.

Quels impacts de cette fabrique du doute ?

Des industriels ont caché l’impact environnemental de leurs activités… so what ? Eh bien ça a quand même quelques conséquences, dont la première (et la plus importante) est la perte de temps.

« Plus tôt on réduit nos émissions de gaz à effet de serre, plus on réduit le changement climatique et on limite ses impacts » explique Kert Davies.

« Quand le changement climatique est devenu une réalité, dans les années 80, si nous avions agi à ce moment-là, le monde serait complètement différent aujourd'hui. Nous avons perdu 30 ans à cause de cette tromperie. »

C’est valable aussi bien pour les émissions de gaz à effet de serre qu’au niveau technologique : retarder la prise de conscience du réchauffement climatique, c’est retarder le développement des énergies renouvelables (solaire, éolien…) ou des technologies de capture du carbone, dont on a aujourd’hui besoin.

A cause de leur responsabilité historique, il n’est pas impossible que les industriels des énergies fossiles soient condamnés à l’avenir. Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU a d’ailleurs affirmé dans un discours début 2023 que « les responsables doivent être poursuivis ».

Il dénonçait aussi le fait que les mensonges se poursuivent, notamment à travers des stratégies de greenwashing. D’ailleurs, Total Energies est aujourd’hui poursuivi par 3 ONG françaises précisément à ce sujet : elles accusent l’entreprise de mentir en affirmant qu’elle atteindra la neutralité carbone en 2050 🤷‍♀️

Pourquoi il faut arrêter d'extraire les énergies fossiles du sol

Pour aller plus loin sur ce sujet, voilà des chouettes docus à regarder !

Statu quo : Expression qui désigne une situation actuelle.

Interview de Kert Davies, directeur du Climate Investigation Center
LCP - Les mensonges de l'histoire - Tabac
Science - Assessing ExxonMobil’s global warming projections
Unearthed - Inside Exxon’s playbook: How America’s biggest oil company continues to oppose action on climate change
Notre Affaire à tous - The Commonwealth of Massachusetts v. Exxon Mobil Corporation
The Guardian - ExxonMobil lobbyists filmed saying oil giant’s support for carbon tax a PR ploy
Global Environmental Change - Early warnings and emerging accountability: Total’s responses to global warming, 1971–2021
Haut Conseil pour le Climat - Avis sur le Traité sur la charte de l’Énergie
Ouest France - Pays-Bas. La sortie du charbon attaquée par l’énergéticien allemand RWE
Le Monde - Climat : l’ONU dénonce le grand mensonge des géants pétroliers
Greenpeace - Total : des mensonges qui rapportent gros

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