Accueil
6 min

C’est quoi le débat avec la désobéissance civile ?

Tu as peut-être déjà vu des activistes écolo bloquer une route ou au hasard, jeter de la peinture sur un tableau, comme ce qui s’est produit le 14 octobre dernier ? C’est de la désobéissance civile 👀

Si le concept ne te parle pas ou si tu ne comprends pas ces mobilisations, on en a parlé avec plusieurs personnes qui utilisent ce mode d'action. On t’explique !

La désobéissance civile, c’est quoi ?

Instant définition avant d’aller plus loin : Sylvie Ollitrault, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des mobilisations environnementales et écologistes, expliquait dans une interview sur France Culture que la désobéissance civile, « c’est une action non violente qui veut interpeller l’opinion publique et qui a pour ambition de dénoncer une injustice ».

D’après elle, la pensée de la désobéissance civile s’est développée :
  • Sous l’Antiquité
  • Au XIXe siècle
  • Dans les années 2000

Aujourd’hui, ce que font les activistes écolo est un peu différent puisque ce sont de plus petits groupes, mais qui perturbent beaucoup l’ordre public et s’appuient sur les mêmes principes, comme la résistance passive et fait d’assumer ses actes, quitte à aller jusqu’au procès.

À quoi ressemble la désobéissance civile écolo ?

La désobéissance civile écolo peut prendre plusieurs formes. Par exemple :

  • Bloquer une réunion d’actionnaires* : « Il y a quelques mois des activistes ont bloqué l’accès à l’Assemblée Générale de Total Énergie pour protester contre les actionnaires qui permettent à cette entreprise d’exploiter les énergies fossiles » explique Pauline Boyer, chargée de campagne chez Greenpeace et membre d’Alternatiba.
  • Interrompre la circulation sur des axes majeurs : c’est ce qu’ont fait des scientifiques membres de Scientist Rebellion (un mouvement de scientifiques entrés en désobéissance civile) en octobre à Berlin. Fernando Racimo, professeur associé en génétique évolutive à Copenhague, raconte qu’ils demandaient notamment « des mesures pour la transition écolo du secteur des transports et les pays du Sud* » 🚧
  • Interrompre un événement : comme le collectif Dernière Rénovation qui a perturbé Roland Garros ou encore le Tour de France à l’été 2022.
  • Jeter de la nourriture sur des œuvres d’art : comme l’action de Phœbbe et Anna qui ont jeté de la soupe à la tomate sur un tableau de Van Gogh protégé par une vitre « pour demander au gouvernement du Royaume-Uni d'arrêter d’accorder des licences d’exploitation des énergies fossiles » 🥫
  • Occuper un lieu : à l’image des Zones à Défendre (ZAD), comme celle de Notre Dame des Landes (peut-être la plus connue), qui a conduit à annuler un projet de construction d’aéroport, ou encore celle plus récente de La Clusaz qui vise à empêcher la construction d’une retenue d’eau pour faire de la neige artificielle.
  • Décrocher des portraits d’Emmanuel Macron : Pauline Boyer fait partie d’une équipe d’activistes qui a décroché des portraits officiels d’Emmanuel Macron dans les mairies → elle explique que « l’idée est de laisser un mur symboliquement aussi vide que sa politique climatique ».

À quoi sert la désobéissance civile ?

Toutes ces actions ont généré beaucoup de d’interrogations : pourquoi empêcher les gens de se déplacer, viser des œuvres d’art, perturber des matchs ? 🤨

Les 4 activistes interrogé·es répondent quasi tous·tes la même chose : c’est pour alerter l’opinion publique et faire bouger les lignes. Pour certain·es, c’est aussi une solution de dernier recours après avoir essayé d’autres modes d’action !

Choquer pour démarrer une conversation

Si on reprend l’acte de désobéissance de Just Stop Oil, avec ce jet de soupe sur un chef d’œuvre de la peinture (protégé par une vitre et qui n’a donc pas été endommagé) : « Le dommage est très minime si on le regarde froidement, mais l’aspect symbolique [...] fait qu’il y a eu un écho mondialisé » selon Sylvie Ollitrault.

Et c’est ce qui était souhaité, comme l’explique Phœbbe : « Beaucoup de gens ont été très en colère contre nous pour avoir visé une œuvre d’art, parce que c’est si beau et ça devrait pas être endommagé… Mais je suis complètement d’accord avec ça. »

« Si nous faisons tout ça, c’est justement parce que nous sommes tristes de perdre ce que l’humanité a créé de beau [à cause de la crise écologique]. »

Avec cette initiative, Anna et Phœbbe ont volontairement déclenché une polémique « parce que, là tout de suite, 33 millions de personnes sont déplacées par des inondations au Pakistan, mais il a suffi que deux activistes jettent de la soupe sur un tableau pour qu’on parle de la crise climatique ».

Rendre les faits plus visibles qu’à travers un rapport ou article scientifique

Même chose du côté de Fernando, qui ne s’attendait pas à faire de la désobéissance civile un jour.

« Nous les scientifiques, on n’est pas vraiment formé·es aux relations publiques, à transformer des recommandations scientifiques en mesures concrètes. On a longtemps pensé qu’il suffisait de parler gentiment aux politicien·nes, mais d’autres personnes leur parlent aussi, notamment des entreprises qui n’ont pas intérêt à ce que ces mesures soient prises. »

Il explique qu’en réalité des recherches en sciences sociales ont montré que les scientifiques gagnent en crédibilité à s’engager dans le débat public et que depuis qu’il agit, sa voix porte plus loin.

Pour lui, ce type d’activisme pourrait même être considéré comme… « un devoir académique » 🤓

Se faire entendre en complément d’autres tactiques

Pour Pauline, ces campagnes de désobéissance doivent en effet servir à attirer l’attention sur un sujet. Par exemple, suite au décrochage des portraits d’Emmanuel Macron, elle est poursuivie pour vol en réunion aux côtés d’autres activistes → mais ça ne l’a pas surprise, ça faisait partie de la tactique pour faire parler de l’inaction de l’État côté écologie.

Mais pour elle ces actes illégaux sont surtout complémentaires avec d’autres mobilisations : « ça vient appuyer des campagnes menées avec plein de moyens légaux, comme les manifestations, les pétitions, le plaidoyer*… » 🤝

C’est efficace la désobéissance civile ?

Pour certains non

C’est vrai que ces actions font débat. Certain·es, comme le journaliste Hugo Clément, les trouvent contre-productives. Et en effet leur sens n’est pas toujours bien compris par le public (parfois aussi parce qu’elles sont mal expliquées dans les médias qui en parlent). Elles peuvent dans ce cas générer de l’hostilité envers la cause défendue, plutôt que de l’adhésion.

Phœbbe et Anna rappellent d’ailleurs que les suffragettes* étaient détestées en leur temps, et elles n’étaient pas les seules 👇

Quel activiste a été désigné « homme le plus détesté » de son vivant ?
  • Martin Luther King
  • Gandhi
  • Jean Jaurès

Pour d’autres oui

Pour les partisan·es de la désobéissance civile, l’Histoire (avec un grand H) a pourtant montré qu’elle était efficace. Le droit de vote des femmes, les droits civiques aux États-Unis, la légalisation de l’IVG ont été obtenus (entre autres) grâce à des actions de désobéissance civile.

« Pour moi c’est un moyen pour les citoyen·nes de participer à la démocratie en dehors des élections, affirme Pauline. Quand les élu·es ne protègent pas la population, il est du devoir des citoyen·nes de passer à l’action pour rééquilibrer, réparer l’injustice. »

Pour Fernando, si la désobéissance ne débouche pas immédiatement sur des actions concrètes, elle sert au moins à « montrer aux gens que celles et ceux qui sont au pouvoir ne sont pas à la hauteur des enjeux ».

Ta réaction

Et toi, la désobéissance civile, t’en penses quoi ?
S’engager pour la planète, ça ressemble à quoi ?

Actionnaire : Toute personne ou organisation qui détient des parts dans une société.

Pays du Sud : Appellation créée dans les années 80 pour parler des pays les plus pauvres, majoritairement situés dans l'hémisphère sud.

Plaidoyer : Défense d’une cause notamment auprès des élu·es et institutions.

Suffragettes : Surnom des militantes qui réclamaient le droit de voter pour les femmes en Grande-Bretagne.

Interview de Pauline Boyer, chargée de campagne chez Green Peace et autrice du Manifeste pour la non-violence
Interview de Phœbbe et Anna, activiste pour Just Stop Oil
Interview de Fernando Racimo, chercheur en génétique évolutive et membre de Scientist Rebellion
France Culture - Actions écolos dans les musées : l’art d’éveiller les consciences ?
eLife - The Role of Life Scientists in the Biospheric Emergency: A Case for Acknowledging Failure and Changing Tactics (en cours de publication)
Time - 10 historians about what people still don’t know about Martin Luther King Jr.

author image
Esther Meunier
À la recherche de bonnes nouvelles